Comment la Chine s’y prendrait-elle pour envahir Taïwan ?

Comment la Chine s’y prendrait-elle pour envahir Taïwan ?

L’ex-présidente taïwanaise Tsai Ing-wen a récemment demandé aux États-Unis de privilégier les livraisons d’armes à l’Ukraine plutôt qu’à son propre pays. Une défaite de Kiev encouragerait, selon elle, une invasion de Taïwan par la Chine. Or une telle offensive ne serait pas sans risque pour Pékin. Analyse des scénarios possibles à l’heure où la menace d’une attaque chinoise s’intensifie.


À différentes occasions, le président Xi Jinping a mis en garde contre toute ingérence dans les affaires intérieures de la Chine, y compris Taïwan qui, du point de vue de la RPC, n’est qu’une île rebelle vouée à être récupérée tôt ou tard, y compris, si nécessaire, par la force. Dans ce contexte, le président chinois a, à plusieurs reprises, demandé aux forces armées d’accroître leur préparation à la guerre afin de pouvoir l’emporter « contre n’importe quel adversaire ».

En novembre 2022, lors d’une conversation téléphonique avec Joe Biden, Xi avait par ailleurs indiqué que la question de Taïwan était au cœur des intérêts chinois et constituait pour les autres puissances « une ligne rouge » à ne pas franchir.

Carte indiquant les territoires de la Chine et de Taïwan
Chine (en rouge) et Taïwan (en bleu). Wikimedia

Rappelons que les tensions entre Pékin et Taipei n’ont jamais cessé depuis l’après-Seconde Guerre mondiale et la création de la République populaire de Chine (RPC) en 1949, précédée par la défaite, suivie du repli des forces de l’ancien gouvernement du Kuomintang vers Taïwan.

Tensions exacerbées

Malgré 70 années de difficiles relations inter-détroit, ponctuées par les quatre « crises du détroit de Taïwan » (1954, 1958, 1995 et 2022), la situation s’est lentement améliorée entre la République Populaire de Chine (RPC) et la République de Chine (ROC, comprendre Taïwan), du moins sur le plan économique.

Sous les mandats successifs des présidents chinois Jiang Zemin (1993-2003) et Hu Jintao (2003-2013), Taïwan est en effet progressivement devenu un investisseur majeur et un moteur de la modernisation de l’économie chinoise. À tel point qu’en 2015, Xi Jinping et le chef d’État taïwanais de l’époque, Ma Ying-Jeou, s’étaient rencontrés à Singapour.

Deux hommes se serrant la main, à gauche Ma Ying Jeou et à droite, Xi Jinping
Rencontre récente entre Xi Jinping et Ma Ying-Jeou à Pékin le 10 avril 2024. L’ex-président taïwanais (2008-2016) est membre du parti nationaliste KMT, connu pour sa volonté de resserrer les liens avec la Chine continentale. Wikimedia

Mais la combinaison de l’élection en 2013 de Xi Jinping à la présidence du Parti communiste chinois (PPC) et celle de la candidate indépendantiste Tsai Ing-Wen à Taïwan en 2016 ont conduit à une détérioration des relations entre les deux parties. Une dégradation notamment marquée, en 2022, par ce que l’on a officieusement appelé la 4e crise du détroit de Taïwan à la suite de la visite sur l’île de Nancy Pelosi, alors présidente de la Chambre des représentants des États-Unis, ce qui a provoqué l’ire de Pékin.



Signe de ces tensions renouvelées et exacerbées, le nombre d’incursions des navires chinois dans la zone économique exclusive taïwanaise est passé de 71 en 2018 à 600 en 2019 puis à 3487 en 2020. Et en 2022, plus de 2000 intrusions aériennes dans la zone d’identification de défense aérienne taïwanaise ont été dénombrées.

L’invasion de Taïwan, un pari risqué sur tous les tableaux

Une invasion ou une attaque contre Taïwan pourrait bien devenir une réalité d’ici à 2049 – l’année du centenaire de la fondation de la RPC.

Une attaque pourrait prendre de nombreuses formes : utilisation de systèmes d’armes, déploiement de troupes au sol ; déclenchement d’une guerre hybride comprenant le sabotage d’infrastructures clés et des coupures de courant ou de connexion à Internet ; mise en place d’une zone d’exclusion aérienne au-dessus de Taïwan ; voire un blocus hermétique de l’île.

Mais quels que soient les moyens employés, cela n’irait pas sans un nombre important de risques sécuritaires pour la RPC, aussi bien d’un point de vue économique que politico-stratégique et diplomatique.

Géographiquement, l’île de Taïwan est séparée du continent par le détroit de Taïwan, large de 130 à 180 km. L’environnement y est hostile, en particulier lors de la saison des cyclones tropicaux, qui s’étale annuellement de mai à novembre. Durant cette période, les navires subissent des vents et des courants puissants ainsi que des creux de vagues pouvant atteindre cinq mètres de haut : une traversée de la Chine continentale vers Taïwan dans ces conditions peut durer six à huit heures.

Carte du détroit de Taïwan
Détroit de Taïwan (en anglais : Taïwan strait), voie navigable importante séparant la Chine de Taïwan. Peter Hermes Furian/Shutterstock

Sur le plan économique, le détroit est à la fois une voie maritime internationale majeure que traversent chaque jour 400 à 500 navires de commerce, depuis et vers la Chine, la Corée du sud et le Japon. Ce commerce serait fortement perturbé en cas d’opération offensive, ce qui entraînerait une baisse drastique de l’activité économique régionale.

Selon la durée des opérations, l’activité des principaux ports chinois du centre et de l’est du pays pourrait être fortement touchée, ce qui risque d’augmenter en Chine un taux de chômage déjà élevé et générer un haut niveau de mécontentement populaire. Il en serait de même pour le trafic aérien : un grand nombre d’aéroports du sud de la Chine connaîtraient une dimuntion drastique de leur trafic pendant la durée des opérations militaires.

Il n’est pas garanti que les forces armées des États-Unis interviendraient directement en cas d’invasion de Taïwan, mais aussi bien une victoire qu’une défaite, avec ou sans confrontation directe avec Washington, affaiblirait l’armée chinoise de manière significative.

Enfin, la pacification de Taïwan nécessiterait un grand nombre de soldats pour assurer l’ordre public sur l’île, même si le contrôle du territoire taïwanais créerait sans doute de nouvelles opportunités stratégiques pour la Chine, notamment pour déployer son aviation, étendre la portée de sa force de missiles stratégiques et donner à ses sous-marins un accès direct à l’océan Pacifique.



De plus, quel que soit le résultat final d’une offensive contre Taïwan, la Chine – selon le niveau des destructions et des pertes civiles, mais aussi de la durée des combats et donc l’impact pour le commerce international – serait nécessairement confrontée à une forte réaction internationale et à des sanctions politiques, économiques, diplomatiques et technologiques massives (Bloomberg prévoit une baisse de 3,4 % à 40 % du PIB mondial en fonction des scénarios).

Une force d’invasion insuffisante et une logistique inadéquate

L’Armée populaire de libération (APL), bras armé du PCC, représente une force de trois millions et demi d’hommes – si l’on prend en compte la police armée du peuple dont les forces terrestres comptent à elles seules un million d’hommes – soit douze fois plus que les forces armées taïwanaises.

La marine et la garde-côtes chinoises sont aujourd’hui équipées de 600 navires modernes et de 60 sous-marins, et l’armée de l’air peut aligner 5 000 avions et hélicoptères. Sur le papier, toutes les conditions semblent réunies pour faire qu’une offensive se solde par un succès rapide, mais plusieurs points sont à prendre en considération.

Premièrement, nous l’avons dit, la traversée du détroit représente une tâche complexe et dangereuse. Les forces armées chinoises ne disposent que de deux unités spécifiquement entraînées et équipées pour accomplir une mission aussi périlleuse : les 36 000 hommes des forces de débarquement d’une part, et les 40 000 parachutistes et troupes aérotransportées de l’autre. Les navires de débarquement disponibles ne permettraient d’embarquer qu’une brigade à la fois toutes les douze heures. Au mieux, 15 000 hommes pourraient atteindre Taïwan dans les 48 premières heures de l’attaque, le tout sous un déluge de missiles, roquettes, mines sous-marines, drones et munitions rôdeuses. Quant au transport des soldats par avion et hélicoptère vers les zones prévues, il nécessiterait la mise en place d’une supériorité aérienne totale sur le détroit et la partie occidentale de l’île. Or cette dernière dispose de systèmes anti-aériens disséminés dans un environnement fortement urbanisé, qui promettent à l’agresseur de lourdes pertes lors des premiers jours voire des premières heures des opérations.

Deuxièmement, Taïwan est souvent réduite à son île principale, alors qu’elle comprend en réalité plusieurs archipels. Entre autres, les îles Kinmen, Matsu et Wuqiu, proches du continent, l’archipel des Pescadores, proche de l’île principale de Taïwan, et, en mer de Chine méridionale, les îles Pratas et Itu Aba. Attaquer l’île principale nécessiterait donc au préalable un contrôle des îles plus proches de la Chine afin de sécuriser l’opération principale. Mais cela pourrait prendre des semaines et supprimer tout effet de surprise, donnant aux alliés de Taïwan le temps nécessaire pour positionner ces forces et recevoir des renforts.

Carte de Fujian en Chine
Région de Fujian (en rouge). Wikimedia

Troisièmement, l’armée de l’air chinoise serait certainement mobilisée pour supprimer les défenses et les infrastructures taïwanaises et ainsi contrôler la zone aérienne afin de pouvoir appuyer les forces terrestres. Pour ce faire, l’armée de l’air (PLAAF) et la force aérienne de la marine (PLANAF) disposent, répétons-le, milliers d’aéronefs, avions et hélicoptères. Mais l’autorité de l’aviation civile chinoise devrait au préalable établir une zone d’exclusion aérienne au-dessus du détroit et du territoire taïwanais ainsi qu’au-dessus des provinces chinoises proches de Taïwan (pour éviter tout tir accidentel). Rassembler autant d’avions obligerait, par ailleurs, à transformer tous les aéroports de la province du Fujian pour un usage militaire, et cela ne suffisant probablement pas, d’autres sites devraient sans doute être mobilisés dans les provinces voisines de Guangdong, Zhejiang et Jiangxi, voire au-delà.

Quatrième et dernier point : les forces navales chinoises, qui comprennent aujourd’hui une flotte d’environ 400 navires de combat, une soixantaine de sous-marins, une garde-côtes dotée de 150 navires et une milice maritime pouvant réunir jusqu’à mille chalutiers, seraient à coup sûr un acteur majeur de tout conflit futur. De tels chiffres donnent en apparence l’image d’une marine chinoise toute-puissante, qui ferait jeu égal avec celle des États-Unis. Mais en dépit de son avantage numérique sur Washington (qui compte 350 navires), le tonnage de la marine américaine (4,5 millions de tonnes) est deux fois supérieur à celui de la marine chinoise (2 millions). Cette dernière, certes modernisée, est majoritairement composée de navires de petite taille qui ne peuvent pas évoluer en haute mer et les unités modernes ne représentent qu’environ 35 % du total de la flotte.

De plus, la Chine a du mal à recruter et à retenir du personnel naval, sans oublier que du fait des quatre cycles opérationnels de la marine (maintenance, formation, préparation opérationnelle et déploiement) qui font que pour un navire déployé en mer, il faut au moins trois à quatre navires de la même classe, Pékin ne dispose pas de plus de 100 à 150 navires en simultané pour sa marine et d’une cinquantaine pour la garde-côtes, attrition aggravée par le fait qu’une partie de ces navires sont mobilisés pour patrouiller d’autres espaces maritimes (mer Jaune, mers de Chine méridionale et orientale, Ream, Corne de l’Afrique).

Une alternative séquencée, non létale ?

En vue de pouvoir conduire une opération offensive sur l’île principale de Taïwan tout en bénéficiant d’un effet de surprise, la Chine pourrait simplement adopter une stratégie alternative de blocus naval séquencé en vue d’améliorer ses positions graduellement. Une telle stratégie présenterait de nombreux avantages pour Pékin.

Premièrement, il n’y aurait pas de nécessité d’établir une zone d’exclusion aérienne ni de dérouter le trafic aérien et maritime, ce qui éviterait une perturbation de l’activité économique régionale. La marine chinoise n’aurait qu’à encercler les îles les plus proches du continent, ainsi que les deux bases situées en mer de Chine méridionale, jusqu’à ce que les garnisons qui y sont déployées se retrouvent à court de fournitures critiques.

Bien sûr, des tentatives pourraient être menées par la marine taïwanaise pour briser le blocus, mais la Chine, en appliquant un rideau « multicouche », devrait réussir à contrer de tels mouvements sans avoir besoin de recourir à la force. Ce dernier point est une condition importante pour Pékin, qui souhaite conserver aux yeux du monde une image de retenue et de professionnalisme, ainsi qu’éviter les condamnations et sanctions internationales.

En effet, si une attaque contre les îles situées en mer de Chine méridionale ne devrait pas soulever trop de réactions, il n’en serait pas de même pour l’île principale de Taïwan et les îles proches du continent, qui en plus de leurs garnisons comptent une population significative.


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Une telle victoire obtenue par des moyens non létaux et via des couloirs spécifiques qui permettraient une voie de sortie sûre pour les civils et les militaires serait certainement spectaculaire pour l’armée chinoise et permettrait à coup sûr d’améliorer la popularité du PCC au sein du pays. Cela donnerait aussi de meilleures bases de départ pour toute opération ultérieure des forces armées de Pékin à Taïwan, privant cette dernière de ses meilleures installations avancées de collecte de renseignements tout en abaissant le prestige de ses leaders et de ses forces armées. Cela enverrait de surcroît un avertissement fort aux États-Unis et à leurs partenaires dans la région, ouvrant peut-être la voie à un rééquilibrage majeur des alliances en Asie-Pacifique pour les décennies à venir…

The Conversation

Barham

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