L’Éthiopie relance sa Bourse et accélère dans la libéralisation de l’économie

L’Éthiopie relance sa Bourse et accélère dans la libéralisation de l’économie


ANALYSE. Le lancement de l’Ethiopian Securities Exchange s’inscrit dans la volonté de libéraliser l’économie, malgré les défis sécuritaires, structurels ou encore liés au haut niveau de pauvreté.


Le dirigeant éthiopien, président du Parti de la prospérité, Abiy Ahmed tente depuis son arrivée au pouvoir en 2018 de libéraliser une économie restée jusque-là très fermée.

Le Premier ministre, Abiy Ahmed, a salué une « étape historique » pour le paysage économique et financier de l’Éthiopie en inaugurant, le 10 janvier, la Bourse éthiopienne, l’Ethiopian Securities Exchange (ESX). Le deuxième pays le plus peuplé du continent n’avait plus de Bourse depuis la chute du dernier empereur, Haïlé Sélassié. Le régime communiste du Derg qui lui a succédé en 1974 a fermé l’Addis Ababa Share Dealing Group, ouvert 9 ans plus tôt.

En arrivant au pouvoir en 2018, Abiy Ahmed a tenté de libéraliser l’économie, avant se lancer dans la guerre dans la région du Tigré, probablement la plus meurtrière du siècle à ce jour. La fin du conflit, en novembre 2022, a donné lieu à de nouveaux affrontements dans la région voisine de l’Amhara, où les miliciens Fano ont été exclus de l’accord de paix de Pretoria après avoir combattu aux côtés des troupes fédérales au Tigré. Ces troubles sécuritaires combinés à la faiblesse du secteur privé et au taux de pauvreté très élevé – 86 millions d’Éthiopiens vivent sous le seuil de pauvreté d’après l’Indice mondial de pauvreté multidimensionnelle 2024 – ralentissent la transition vers une économie de marché, si chère au Premier ministre.


L’objectif de 90 entreprises cotées jugé irréaliste
« La question financière ne peut être séparée de l’instabilité politique, insiste Tirngo Dinku, professeure au sein du département de comptabilité et de finance de l’université de Bahir Dar. Si vous achetez une action dans une société, c’est parce que vous attendez des dividendes. Or si les conflits empêchent cette société de travailler à plein régime avec le capital investi, elle ne peut pas payer de dividendes à ses actionnaires. »

Dans ce contexte, il est difficile d’imaginer que l’ESX remplira son objectif de 90 entreprises cotées dans les dix prochaines années. « C’est irréaliste, à moins d’opérer des changements radicaux, tranche Worku Aberra, qui préside le département d’économie du collège Dawson à Montréal. S’il est assez simple d’établir une entreprise privée, il faut respecter de nombreux critères pour entrer en Bourse, notamment en termes de responsabilité et de transparence. Cependant, en Éthiopie, comme dans beaucoup de pays en développement, les entreprises ont tendance à recourir à la corruption et aux stratégies permettant d’éviter de payer des impôts. »


La réouverture d’une Bourse éthiopienne, 50 ans plus tard, n’en reste pas moins un signal encourageant. « L’ESX apporte une contribution importante en permettant aux entreprises d’obtenir des financements à long terme, pratiquement inexistants jusqu’à présent dans le contexte éthiopien », souligne l’analyste financier Samson Berhane. Selon lui, le manque de financements constitue précisément un frein aux investisseurs étrangers intéressés par l’un des pays les plus dynamiques d’Afrique avec une croissance dépassant les 7 % entre 2022 et 2023.

À LIRE AUSSI Éthiopie : Abiy Ahmed, un Nobel de la paix sous pression
Un dispositif unique sur le continent
« L’ESX a fait un travail remarquable en préparant une plateforme multifacette OTC (Over the counter ou de gré à gré en français) qui permet à la fois aux sociétés cotées et non cotées de pouvoir négocier. C’est un dispositif unique sur le continent », affirme Mered Fikireyohannes, fondateur du cabinet de conseil financier Pragma Capital basé à Addis-Abeba. Cet expert espère que l’ESX concurrencera prochainement les Bourses kényane, marocaine et nigériane. Le prêt de 3,4 milliards de dollars que l’Éthiopie a obtenu auprès du FMI après avoir fait flotter sa monnaie, le birr, fin juillet, s’inscrit dans cette transformation vers une économie de marché.

« Pour véritablement libéraliser l’économie, le gouvernement devrait se contenter de fournir des services et cesser de s’engager dans les activités économiques », précise Worku Aberra, du collège Dawson. L’État n’a néanmoins aucun intérêt à se séparer de ses entreprises les plus rentables, dont la première compagnie aérienne du continent, Ethiopian Airlines, qui rapporte 300 millions de dollars par an, indique l’économiste. Et puis, libéraliser l’économie revient à enlever les subventions, au risque de rendre les produits de première nécessité inaccessibles à la majorité de la population. Quatre jours avant l’inauguration de l’ESX, le gouvernement a annoncé une nouvelle augmentation du prix de l’essence, le faisant grimper de 11,3 %.

Ouvrir la Bourse aux plus modestes

« Le FMI et la Banque mondiale considèrent que la dérégulation du taux de change et l’inflation qui en résulte permettent de faire croître l’économie à long terme. Or la stabilisation prend en moyenne cinq à sept ans. En voulant promouvoir l’efficacité, ces politiques se font au prix de l’équité, c’est-à-dire qu’elles affectent durablement les foyers à faibles revenus », résume Worku Aberra.


Une solution, estime sa collègue Tirngo Dinku, consisterait à démocratiser l’accès au nouvel outil que représente l’ESX. « La clé de son succès repose sur la participation, non seulement des personnes les plus éduquées mais aussi du reste des citoyens, conclut l’universitaire. Il est indispensable de mener une éducation au marché des capitaux dans les médias, dans les institutions académiques ou encore au travers de formations courtes et d’ateliers. Un accès égal doit être garanti, sans exclure les femmes ni les groupes marginalisés. »

De notre correspondante à Addis-Abeba, Augustine Passilly

Le Point Afrique

Barham

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *