Comment la Chine renforce son emprise financière en Afrique
Plusieurs pays africains ont converti en renminbi des dettes initialement libellées en dollar. Un moyen pour la Chine d’internationaliser un peu plus sa devise et aux pays concernés de desserrer l’étau du service de leur dette.
Remplacer des dettes libellées en dollar par des dettes libellées en renminbi, la monnaie chinoise. C’est le choix récent de deux pays africains, l’Ethiopie et le Kenya, tandis que d’autres y réfléchissent. Si ce n’est pas encore un vaste mouvement de dédollarisation de certaines économies africaines, la Chine semble instrumentaliser la crise de la dette de pays émergents pour asseoir progressivement l’internationalisation de sa monnaie.
Au début du mois dernier, le Kenya a ainsi finalisé la conversion en renminbi de trois prêts chinois, auparavant libellés en dollar, d’un montant estimé à 3,5 milliards de dollars et destinés à la construction d’une ligne ferroviaire moderne reliant le port de Mombasa à une gare située près de Naivasha, dans la vallée du Rift, à l’intérieur des terres.
L’Ethiopie, quant à elle, a entamé des négociations avec le gouvernement chinois en vue de convertir au moins une partie de sa dette de 5,38 milliards de dollars envers la Chine en prêts libellés en renminbi. La Zambie, qui doit également des milliards de dollars à la Chine, suit de près l’accord conclu avec le Kenya, avait indiqué mi-octobre à Washington le ministre des Finances du pays, Situmbeko Musokotwane. Le Sri Lanka serait également intéressé par une telle occasion.
Réduire les coûts
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D’une manière générale, ces pays confrontés à des difficultés budgétaires et d’endettement public vont pouvoir économiser sur le coût de leur service de leur dette. Les taux d’intérêt préférentiels chinois accordés sur les prêts en renminbi sont de l’ordre de 3 %, contre un peu plus de 7 % pour les taux d’intérêt en dollar. Pour le Kenya, l’économie serait ainsi d’environ 215 millions de dollars chaque année, selon les dires du ministre des Finances, John Mbadi.
Ces conversions de dette, si elles allègent les finances publiques des pays africains impliqués, renforcent aussi l’ancrage de la devise chinoise dans les dettes souveraines africaines. Pékin y voit une opportunité stratégique d’étendre l’internationalisation de sa monnaie. Pour Julien Marcilly, chef économiste de Global Sovereign Advisory, « l’Afrique n’est pas la seule région concernée. C’est un mouvement plus général où les investisseurs et les Etats s’interrogent sur le statut de valeur refuge du dollar. Le Panama et la Colombie par exemple, très dépendants du dollar, ont emprunté récemment en franc suisse ».
La nouvelle politique de l’administration Trump, qui s’est traduite par une dépréciation du dollar d’environ 10 % depuis le début de l’année, est passée par là. De plus, les taux d’intérêt américains ont fortement grimpé en quatre ans pour évoluer aux environs de 4,15 % aujourd’hui, contre 1 % début 2021. En clair, le coût des emprunts en dollar est plus élevé à l’heure d’une plus forte défiance envers le billet vert et de l’incertitude croissante sur la soutenabilité de la dette américaine.
Une Chine moins active
Aujourd’hui, la Chine est pourtant moins active dans ses octrois de prêts aux pays en développement. Selon une étude de Rebecca Ray publiée par le Global Development Policy Center de l’université de Boston, le mois dernier, les pays en développement versent chaque année 3,9 milliards de dollars nets à la Chine. En clair, ces pays versent désormais plus pour rembourser leur dette envers la Chine qu’ils ne reçoivent de nouveaux prêts.
Mais, la Chine, premier créancier bilatéral mondial, a historiquement joué un rôle clé dans le financement des infrastructures du Sud global, engageant plus de 472 milliards de dollars via la China Development Bank et l’Export-Import Bank entre 2008 et 2024. « Bon nombre de ces crédits en dollar que la Chine a accordés arrivent à échéance dans un contexte de crise de l’endettement. La Chine, même si elle n’en a pas fondamentalement besoin, veut bien, dans certains cas, renégocier ses prêts effectués dans le cadre de l’initiative des nouvelles routes de la soie à la condition qu’ils soient convertis en renminbi », explique Julien Marcilly.
En Asie, dans les pays du Golfe et désormais en Afrique, les dirigeants politiques cherchent à réduire leur dépendance au dollar pour renforcer les liens financiers régionaux, atténuer leur exposition aux cycles des taux d’intérêt américains, stabiliser la gestion de leur taux de change et diversifier les réserves. Sur le plan politique ; ces pays veulent limiter leur exposition aux sanctions et aux changements de politique à Washington. Entre-temps, la Chine en profite pour asseoir un peu plus son emprise sur ces pays.
Richard Hiaul – lesechos.fr


