Crachats, coups, insultes… Quand la dépouille de Mussolini était exposée à la foule, il y a 80 ans
Le 28 avril 1945, le dictateur Benito Mussolini est exécuté par des membres de la résistance italienne aux côtés de sa maîtresse, Clara Petacci. Le lendemain, leurs corps sont exposés sur une place de Milan et subissent la colère de la foule. Quatre-vingts ans après la chute du « Duce », le bilan du fascisme est plus que jamais banalisé en Italie.

Les photographies ont fait le tour du monde. Pendue par les pieds, la dépouille de l’ancien dictateur Benito Mussolini, qui a été exécuté la veille, fait face à la colère de la foule rassemblée sur le Piazzale Loreto de Milan, le 29 avril 1945. Son corps et celui de sa maîtresse, Clara Petacci, subissent les pires outrages : crachats, coups et jets d’urine. Lorsque les deux dépouilles partent pour la morgue de la ville italienne, elles sont méconnaissables.
Contrairement à Adolf Hitler, le « Duce » n’a pas choisi le suicide, mais la fuite. Après avoir été arrêté en juillet 1943 par le Grand conseil du fascisme, puis délivré en septembre par les Allemands, Mussolini proclame sur les ordres du Führer l’État fantoche de la République sociale italienne, qui dure jusqu’en avril 1945.
Face à l’offensive alliée et à la détérioration de la situation militaire, l’ancien dictateur est acculé, mais hésite entre plusieurs options. « Il a comme possibilité de se retirer dans le réduit de la Valteline [une vallée des Alpes italiennes, NDLR] pour un dernier acte de résistance désespéré, ou d’engager des négociations immédiates avec les Alliés pour essayer de sauver sa peau », raconte l’historien italien Giovanni De Luna, professeur à l’université de Turin. « Il choisit finalement de s’enfuir avec une voiture blindée dans une colonne, déguisé en soldat allemand. »

L’objectif est de rejoindre la Suisse pour échapper à la justice des partisans, les résistants italiens. « Mussolini n’est pas Hitler, il n’a pas cette veine tragiquement idéaliste qui poussera le Führer au suicide. Il n’a pas la vocation de martyr. La Suisse représente une destination idéale et importante pour le Duce. Il s’y était déjà enfui lorsqu’il était jeune pour éviter le service militaire et il avait envisagé de s’y réfugier à nouveau en 1922, lorsqu’il ne savait pas si son coup d’État, la marche sur Rome, avait réussi », explique l’historien italien Francesco Filippi, auteur de « Y a-t-il de bons dictateurs ? Mussolini, une amnésie historique » (éd. La librairie Vuibert).
« La sentence est exécutée rapidement »
Mais cette fuite échoue. Le 27 avril 1945, la colonne de Mussolini est arrêtée par un petit groupe de partisans non loin du lac de Côme. Le dirigeant italien est découvert affalé dans l’un des véhicules du convoi. Condamné à mort par le Comité de libération nationale de la Haute-Italie, Mussolini est exécuté le lendemain avec sa maîtresse.
Beaucoup d’hypothèses ont été avancées sur les circonstances de cette mise à mort, qui s’est déroulée en petit comité dans le village de Giulino di Mezzegra, près de l’entrée d’une villa. Mais comme le souligne Francesco Filippi, « la sentence est exécutée rapidement, car on juge trop complexe et risqué de transférer Mussolini à Milan ». Pour l’historien, même si les protagonistes ont eux-mêmes donné des versions contradictoires des faits au fil des années, ce qui importe, « c’est l’accord unanime sur la dynamique entièrement italienne de l’exécution. Ce sont les Italiens qui ont mis fin à la trajectoire de vie du chef du fascisme ».
Dans la soirée du 28 avril, les dépouilles de Mussolini et Petacci – ainsi que celles de 16 autres fascistes exécutés – sont transportées jusqu’à Milan. Aux premières heures, le lendemain, elles sont jetées sur le sol du Piazzale Loreto. Le choix de ce lieu n’est pas anodin. « C’est l’endroit où, un an plus tôt, en août 1944, les corps de 15 partisans exécutés ont été exposés pendant toute une journée en guise d’avertissement voulu par les Allemands et les fascistes pour intimider la population. Le fait d’amener le cadavre de Mussolini au Piazzale Loreto n’est que l’application presque évidente de la loi du talion », estime Giovanni De Luna, qui a consacré un livre à la journée du 29 avril 1945 à Milan, intitulé « Una domenica d’aprile. Piazzale Loreto, 1945 : una fine, un inizio » (éd. Utet).

Mais pour l’historien, ce n’est pas seulement le désir de vengeance qui pousse la foule à s’en prendre physiquement à la dépouille du Duce : « On ne peut pas comprendre la fascination des Italiens pour le fascisme et Mussolini si l’on ne tient pas compte du corps de Mussolini. Il a mis son corps en scène, torse nu, se baignant sur les plages de Rimini et de Riccione et se faisant photographier dans mille poses. Ce corps, si idolâtré et si aimé, devient, au Piazzale Loreto, un objet de moquerie, de profanation et d’insulte. »
Giovanni De Luna souligne aussi que cette effusion de violences intervient à un moment particulier, celui de l’interrègne : « L’ancien pouvoir n’est plus là et le nouveau n’est pas encore là. Les partisans ne savent pas comment contrôler cette foule qui reprend sa souveraineté et qui s’adonne presque à l’ivresse du sang parce qu’elle sait que ce moment aura une fin. »
« Mépris brutal du Duce envers les Italiens »
Après cet épisode, le corps de Mussolini est enterré dans une tombe anonyme d’un cimetière de Milan. Exhumé par des néofascistes en 1946, il est ensuite caché pendant 11 ans, avant d’être restitué à sa famille en 1957. Il est alors transféré dans la crypte de la chapelle familiale, dans le cimetière de San Cassiano de Predappio, en Romagne. Depuis, le lieu est devenu un site de pèlerinage. Le jour anniversaire de l’exécution du Duce, c’est là que se retrouvent des milliers de nostalgiques du fascisme.

Huit décennies après la chute du dictateur, l’anniversaire de sa mort a pris une tournure différente. La victoire électorale du parti d’extrême droite Fratelli d’Italia aux législatives de 2022, suivie de l’arrivée à la présidence du Conseil de sa cheffe, Giorgia Meloni, a rendu la nostalgie du fascisme acceptable. « Les choses risquent d’être édulcorées », insiste Giovanni De Luna. « Nous avons le président du Sénat [Ignazio La Russa, NDLR], qui exerce la deuxième plus haute fonction de l’État, qui a un buste de Mussolini dans sa chambre. Nous avons aussi la présidente du Conseil qui est une néofasciste. »
Son confrère Francesco Filippi abonde dans le même sens. Pour lui, on assiste à une réécriture de l’Histoire : « Beaucoup de gens cherchent, de diverses façons, à récupérer et à revaloriser la mémoire du fascisme historique. Il existe une version selon laquelle Mussolini était, au fond, une ‘bonne personne’ préoccupée par le bien-être de ses sujets. Un père affectueux, qui a commis des erreurs mais qui a agi pour le bien. En réalité, de nombreux témoignages montrent le mépris brutal du Duce envers les Italiens, qu’il tenta d’ailleurs de transformer pendant vingt ans. Mussolini voulait créer de ‘nouveaux Italiens’ parce qu’il n’aimait pas les anciens. »
Selon cet historien, « le pays n’a pas été défascisé après la guerre », car « trop de liens s’étaient noués entre le fascisme et la société italienne pendant vingt ans ». Francesco Filippi estime aussi que le retour de ces idées et cette nostalgie sont « un symptôme clair de la crise de la démocratie représentative ».
Le hasard des choses fait également que ce 80e anniversaire a lieu au même moment que la mort du pape François. Une aubaine pour l’extrême droite. « Profitant de sa disparition, le gouvernement a proclamé cinq jours de deuil national, alors qu’il n’y en avait eu que trois pour Jean-Paul II, incluant de cette façon le 25 avril [jour de la Libération en Italie, NDLR] », pointe Francesco Filippi. « Il a invité les citoyens à célébrer la Libération avec sobriété, autrement dit : sans trop d’enthousiasme. »
Stéphanie TROUILLARD/Benjamin DODMAN – FRANCE24


